Histoire d’Alyah

« Comment j’ai échappé aux Nazis… à l’âge de 6 ans » : la folle cavale d’un survivant de la Shoah polonais

écrit par Thierry Tordjman

Cette année, j’ai commémoré Yom HaShoah dans un salon israélien. Un salon un peu particulier dans lequel un survivant de la Shoah est venu nous transmettre son témoignage. Julius Meir Braun, l’oeil pétillant, le sourire aux lèvres, est impatient de commencer. Il faut dire que son histoire est épique. Miraculeuse. Ce juif de Lodz est parvenu échapper aux Nazis, seul… à l’âge de 6 ans. Au moment de raconter comment il s’y est pris, son regard se perd un peu dans le lointain. Puis il se lance, dans un hébreu imagé. Le récit authentique de la cavale d’un garçon incroyablement ingénieux.

Juif né en Pologne en 1937

Je suis né en Pologne en 1937.
A cette époque Varsovie et Lodz étaient les 2 grandes villes du pays. Quand les Nazis ont envahi la Pologne, ils ont établi 2 ghettos juifs dans ces 2 villes. Le Ghetto de Lodz d’abord puis celui de Varsovie, en 1940. J’étais de Lodz.

L’entrée du Ghetto de Lodz, Pologne

La différence entre les deux ghettos ? Le ghetto de Varsovie était plus ouvert. Les juifs réussissaient à y faire passer des produits de première nécessité ; des carottes, des pommes de terre, voire parfois à s’en échapper.  Le Ghetto de Lodz était complètement fermé. Les allemands voulaient que ceux qui y entrent y restent pour toujours. Seuls en sortaient les convois vers les camps d’extermination

Le Ghetto de Lodz était dirigé par une « direction » ; composée par les habitants les plus riches  du ghetto, elle était chargée de négocier avec les allemands, pour améliorer – autant que possible – les conditions de travail et de vie des juifs enfermés là, voire éviter de les déporter vers les camps.
Les juifs les plus pauvres mourraient fréquemment.

6 ans au Ghetto de Lodz

J’avais 6 ans à l’époque du Ghetto.

Je passais mes journées à me balader dans les caves, à regarder ce qui se passait par les soupiraux. Mon père faisait partie de la direction du Ghetto de Lodz. Il négociait avec les allemands et tentait de faire diminuer le nombre d’envois aux camps. Lui et les autres membres de la direction parvinrent d’ailleurs à faire passer le nombre de déportés en provenance du Ghetto de 180 000 au lieu de 200 000. Les allemands s’en moquaient car ils savaient que les juifs du Ghetto finiraient par mourir sur place ou qu’ils seraient envoyés dans les camps d’une manière ou d’une autre.

Le travail des enfants juifs au Ghetto de Lodz

Mon père assassiné au cœur du Ghetto

Ce jour là, mon père était en pleine discussion avec un responsable Nazi. Moi, j’observais tout ça de loin, par le soupirail d’une cave. L’échange était plutôt agité. D’un coup, j’ai vu l’allemand perdre patience et sortir un revolver. Il a abattu mon père en pleine rue !

Les allemands lui ont fait les poches. Ils lui ont pris son argent, quelques objets de valeur dont sa montre. Les juifs sont passés après. Ils lui ont pris ses habits, ses chaussures. Les habits étaient importants au ghetto. Moi, je ne pouvais pas intervenir. Je me serais fait tuer. Ils ont monté le corps sur une charrette.

Traqué par les Nazis dans les rues du Ghetto

Je me suis empêché de réagir pendant un long moment. Puis je suis sorti de mon sous-sol pour chercher à manger. Après quelques mètres dans les rues du Ghetto, je vis un camion de soldats allemands approcher dans ma direction. Je me suis précipité dans les escaliers et je suis monté sur le toit de l’immeuble le plus proche. Là, il n’y avait aucun endroit pour se cacher. J’ai cherché jusqu’à découvrir une barrique dans laquelle on lavait le linge. Je m’y suis glissé prestement. Des cris se rapprochaient. Il s’agissait des soldats qui n’étaient pas remontés dans les camions et qui fouillaient les immeubles du pâté de maison.

Par curiosité, j’ai levé un peu le tonneau pour voir où ils se trouvaient. Un soldat allemand se tenait juste devant moi ! Il introduisit l’arme dans le tonneau. Dans un grand sourire, je lui ai dit : « super, tu m’as trouvé ! ». Il a mis un doigt sur sa bouche et m’a fait signe de me taire.

Il a tiré deux coups de revolver en l’air. Son acolyte est arrivé. Il lui a indiqué que c’était juste un chat, qu’il n’y avait personne sur le toit. Et avant de redescendre avec son compagnon, le soldat est revenu discrètement vers moi. Il m’a tendu un bout de pain et un carreau de chocolat. Il m’a demandé de l’attendre ; il reviendrait bientôt. Je l’ai attendu de longues heures dans mon tonneau. Jusqu’à ce qu’il réapparaisse. «  J’ai une cachette que personne ne connaît. Suis moi, je m’occuperai de toi » m’a-t-il assuré.

L’appartement de l’officier allemand

L’officier allemand m’a amené chez lui ! Il s’est effectivement occupé de moi mais sa bonne action n’était pas gratuite. Il y trouvait un intérêt, vu son attirance pour les jeunes garçons. Il est difficile pour un gamin de 6 ans de réaliser ce qui se passait, surtout à l’époque. Moi, tout ce que je savais, c’est qu’il profitait de ses « jeux », moi de sa nourriture et de son logis. Qui aurait pensé à aller chercher un enfant juif dans la demeure d’un soldat allemand ?

Je suis resté dans son appartement pendant quelques mois, jusqu’à ce jour de 1944 où les occupants Nazis décidèrent d’évacuer le ghetto de Lodz. L’officier Nazi m’a expliqué qu’il ne pouvait plus me garder. Qu’il était obligé de m’amener à la gare. Sur le chemin, je lui ai demandé quelle était la destination du train. Il m’a avoué une chose que personne ne savait : le train se rendait à Chelmno, le camp d’extermination. Il m’a donné des habits chauds. Et m’a regardé monter dans le train.

La déportation des enfants juifs du Ghetto de Lodz, 1944

Dans le train pour Chelmno

Les soldats allemands se sont emparés de nous. Et nous ont fait rentrer, debout, dans le wagon. Ils m’ont poussé jusqu’au bout, dans un coin du wagon. A mes pieds, un tas de paille recouvrait un trou. C’étaient les « toilettes » de l’établissement. J’examinais ce tas de paille et je me rendis compte que le bois autour du trou était pourri par l’humidité. C’était ma chance ! Mais pas tout de suite. Les allemands patrouillaient dans la gare avec des chiens. Des malheureux avaient essayé de s’enfuir ; ils les avaient abattus direct. Mon heure viendrait bientôt. Le train s’est mis en route, vers une direction à laquelle personne ne voulait croire.

J’avais remarqué que le train ralentissait dans les tournants. Après 1h30 de voyage, j’ai commencé à m’attaquer aux planches pourries qui entouraient le trou, et, quand l’espace fut assez grand, j’ai profité d’un tournant pour sauter.

Trains de déportation vers un camp d’extermination Nazi

Quand je n’ai plus entendu le train, j’ai roulé au bas de la colline, dans la neige. Pour me protéger du vent et du froid, je me suis fait un espèce d’Igloo avec la neige. J’y suis resté 4 jours !

Recueilli par des bonnes sœurs polonaises

Et j’y serais sans doute encore si une bonne sœur qui passait dans le coin n’avait pas marché sur ma cabane de glace. Un froid effroyable s’est emparé de moi. J’étais énervé que l’on ait détruit mon abri mais je me suis laissé extirper de la neige par la bonne sœur sans trop protester.

Nous avons marché plusieurs jours jusqu’à un couvent. En entrant dans le bâtiment, j’ai tout de suite repéré un orgue immense, qui trônait majestueusement au milieu de la pièce. Alors que les cloches sonnaient, les bonnes sœurs nous ont servi un repas. Une bouillie de semoule avec du jus de framboises. Je crois que c’est la meilleure chose que j’aie jamais mangée. Jusqu’à aujourd’hui, j’aime encore la bouillie de semoule.

Au lieu d’aller me coucher dans les chambres, avec les autres enfants recueillis, je me suis trouvé une cachette dans l’orgue. Ayant avisé une trappe coulissante dans la console, derrière le pédalier, je m’y suis installé pour la nuit avec 2 couvertures. Je décidais d’y établir mon repaire.

Chassé par la Gestapo

A cette période, je vécus relativement paisiblement. Je me liais d’amitié aux enfants avec lesquels je passais mes journée – ce qui ne m’empêchait pas de retourner vers mon orgue à la nuit tombée. Une des sœurs me fit même un cadeau ; elle me passa au cou une chaînette avec avec une croix en pendentif.

Couvent en Pologne

Je demeurais dans ce couvent quelque temps, jusqu’à ce que la Gestapo fasse irruption. On avait dénoncé les enfants juifs cachés dans le couvent ! Au moment où ils arrivèrent, j’étais planqué dans le pied de mon orgue. Je retenais mon souffle tout en observant la scène.

Apparemment, la bonne sœur qui discutait avec l’officier de la Gestapo refusait d’avouer que des enfants juifs se cachaient dans son couvent. Le nazi, qui n’avait visiblement pas le temps de parlementer, sortit son Luger et abattit la religieuse d’une balle dans la tête. Les autres, effrayées, se sont tout de suite mises à collaborer. Elles ont amené les enfants juifs, pensant qu’elles auraient la vie sauve. Erreur. Le responsable leur a finalement ordonné de les suivre ; elles s’étaient rendues coupables de cacher des juifs. Et d’avoir menti à la Gestapo.

Planqué dans l’orgue du couvent

Planqué , j’avais observé toute la scène. Un détachement de soldats reçut l’ordre de fouiller le couvent. Ils ne m’ont pas trouvé !

Je restais dans la console de l’orgue jusqu’au soir. Des gens passaient au couvent pendant la journée pour prier, se recueillir. Il n’était pas prudent de s’aventurer au dehors. Je sortis à la nuit tombée, torturé par la faim. Je me rendis dans la cuisine pour manger. J’y trouvais des pommes de terres crues que je ramenais dans ma cachette, les dévorais et m’endormis, vaincu par la fatigue.

Je suis resté dans le couvent un mois et demi, deux mois, comme un clandestin. Puis, je suis parti. L’endroit n’était pas sûr.

Cavale juive en campagne polonaise

De retour dans la campagne, j’ai déambulé jusqu’à trouver une petite ferme. Je me suis précipité dans le poulailler. J’y ai gobé des œufs, bu à l’abreuvoir, mangé quelques pommes qui traînaient par là. Je me suis planqué dans la paille et me suis endormi. J’avais déjà l’instinct de me réveiller avant l’aube. J’ouvris les yeux aux aurores et je partis. Je vagabondais comme cela d’une ferme à l’autre, veillant à ne pas revenir deux fois au même endroit. Pour les habits, j’allais à la «boutique de la corde à linge ». Je me servais sur les étendoirs. Pour la nourriture, c’était autre chose. Je n’en trouvais pas toujours. Il m’est arrivé de hurler de faim dans la forêt. Souvent, je dormais pendant la journée ; cela m’aidait à lutter contre la faim.

Un jour, alors que je m’étais endormi dans une étable, je me suis fait tirer du sommeil par des coups de feu. Les soldats allemands étaient venus arrêter les membres de la ferme. Jetant un œil par les fenêtres de l’étable, j’ai aperçu un soldat nazi qui s’approchait, le lance flamme à la main et qui commençait à mettre le feu à la demeure.

Les humiliantes arrestations de la Gestapo en Pologne

Moins une avant la crémation

Le reste du détachement était en train de se replier. Les soldats regagnaient peu à peu les camions et les motos de l’armée qui les attendaient au dehors. Le soldat pyromane passait maintenant à l’étable. Le feu allait se propager dans mon abri et je ne n’avais aucun moyen de fuir. Que faire ?

Sans réfléchir, j’ai plongé dans l’abreuvoir. J’y suis resté de longues minutes, allongé sur le dos, laissant dépasser mon nez pour respirer. Le temps que les soldats disparaissent .Au bout d’un moment, j’ai senti l’eau de l’abreuvoir se réchauffer. J’ai passé la tête et vu que toute l’étable était en feu! L’eau commençait à bouillir. La fumée à envahir l’étable. Il fallait à tout prix que je m’échappe de cet enfer. J’ai pris un sac de jute qui traînait sur le sol à proximité de l’abreuvoir, l’ai plongé dans l’eau et, m’enveloppant dedans, j’ai couru dans le feu de l’étable jusqu’à la forêt avoisinante. Sauvé !

Ou presque. J’étais trempé, dehors, dans le froid impitoyable de l’hiver polonais. Je devais marcher. C’était ma seule option. J’ai repris ma route jusqu’à la prochaine ferme.

Sauvé par la providence … et la croix

Je vagabondais ainsi pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, perdant la notion du temps. Je devais avoir 7 ans, 7 ans et demi. Ce sont des soldats russes qui ont mis fin à mon errance. Ils m’ont cueilli lors d’une marche en forêt, entre 2 fermes polonaises. Par chance, j’avais jeté l’étoile jaune. Et gardé le cadeau de la bonne sœur, le pendentif en forme de croix. Les Russes n’ont pas deviné que j’étais juif. Me prenant pour un orphelin polonais, ils m’ont envoyé dans un orphelinat.

La guerre a fini par s’achever. J’avais 8 ans.

Julius Meir Braun, survivant polonais de la Shoah aujourd’hui en Israël

publicité-alyah

1
Poster un Commentaire

avatar
1 Fils de commentaires
0 Réponses de fil
0 Abonnés
 
Commentaire avec le plus de réactions
Le plus populaire des commentaires
  S’abonner  
plus récent plus ancien Le plus populaire
Notifier de
Stefen
Stefen

Incroyable histoire. Une de plus.

Inscrivez vous à la Newsletter
Inscrivez vous à la Newsletter Alyah.fr et tenez vous au courant de l'actu de l'alyah
Votre inscription à bien été enregistrée.
Respect de la vie privée
Don't miss out. Subscribe today.
×
×
Partagez340
Tweetez
+1
Partagez
340 Partages